Chronique des jours

Spirale mimétique (histoire de mes brebis)

Patrick et Sophie ont sauté le pas. Adieu Paris, ils s’installent en Limousin. Ils étaient ingénieurs, il seront maraichers.
C’est bientôt l’hiver et Patrick prépare le bois. Il est très fier car il a coupé deux stères.
Jean-François, le vieux voisin, s’accoude à la barrière et observe :
– C’est bien du travail.
– Je ne vous le fais pas dire. Parait que l’hiver peut-être rude en Limousin.
– Faudrait pas se retrouver dépourvu.
Et de cracher dans ses mains et de se mettre à son tour au travail. Une brasse.
Sophie dit à Patrick :
– Tu vois ce qu’il a fait ? Fais-en plus.
Patrick s’active. Quatre stères de plus. Il hèle Jean-François dans sa cour.
– Alors Jean-François, il va être froid cet hiver ?
– Ben ça, faut croire. On est jamais trop prudent.
Sophie est inquiète. Patrick se démène. Le tas grandit.
De l’autre côté de la barrière, Jean-François en fait autant.
– Vous ne vous ménagez pas.
– Et oui, l’hiver va être froid.
– Ca pour sur.
Sophie :- T’as entendu ce qu’il a dit ?
Patrick repart pour deux brasses. Il est en nage.Jean-François aussi.
– Voilà un beau tas de bois.
– J’espère bien. On ne veut pas mourir de froid.
– Vous avez bien raison. J’en frissonne d’avance.
Et ça scie, et ça cogne de tous les côtés. Des stères, des brasses, ils ne comptent même plus.
Essoufflé, Patrick hèle Jean-François.
– Si j’ai bien compris, on va tout droit vers un petit âge glaciaire. Moi qui croyait qu’on aurait plus d’hiver. Mais dites-moi, Jean-François. A quoi devinez-vous que l’hiver va être si froid ? On a pas même pas vu encore passer les grues !
– Et bien voyez-vous, mon brave père me disait toujours « nous autres, nous ne sommes que de pauvres paysans ignorants. Si tu veux devenir quelqu’un, regarde les gens de la ville et fais comme eux. Parce que eux, ils savent ».

Giono : lettre aux paysans

Publiée en aout 1938, alors que la guerre avec l’Allemagne semblait inéluctable, La Lettre aux paysans sur la pauvreté est un manifeste pacifiste anarchiste et anti technologique. Le romancier s’adresse aux paysans du monde entier, contre la guerre et contre l’État, qu’il soit Capitaliste, Communiste ou Fasciste. Il dénonce un monde soumis au culte de la vitesse, de la technique et du progrès, dont le propre est, petit à petit, d’éliminer le naturel au profit de l’artificiel. Il dénonce aussi un monde qui ne connait plus de mesure, à commencer par celle de l’Homme et de ses besoins primaires. Un monde qui aujourd’hui voit plusieurs centaines de millions de paysans souffrir de la faim. Cet éloge de la pauvreté et de la paix nous force à nous retourner sur la figure du paysan, à reconsidérer notre façon d’exister sur Terre mais aussi à questionner une société occidentale se donnant en modèle et refusant de fait toute contestation.

« Ce n’est pas seulement l’homme qu’il faut libérer, c’est toute la terre… la maîtrise de la terre et des forces de la terre, c’est un rêve bourgeois chez les tenants des sociétés nouvelles. Il faut libérer la terre et l’homme pour que ce dernier puisse vivre sa vie de liberté sur la terre de liberté […] Ce champ n’est à personne. Je ne veux pas de ce champ; je veux vivre avec ce champ et que ce champ vive avec moi, qu’il jouisse sous le vent et le soleil et la pluie, et que nous soyons en accord. »

« À côté de l’aisance de ces temps passés, les temps modernes ont créé une aisance qui ne peut rendre service au corps des hommes qu’à travers la monnaie. Et pour l’abondance c’est pareil. Les politiques vont encore m’accuser de vouloir revenir au moyen âge ; laissons les politiques. Ils n’ont que l’importance qu’ils se donnent. Il n’est pas question de moyen âge ici, il n’est question que de liberté. Ils vont vraiment à la fin nous faire croire que c’est l’aspect de cette liberté qui les rend tout de suite de mauvaise foi, tant ils la détestent. L’aisance et l’abondance de ces temps passés (qui ont aux yeux des politiques le grand tort d’avoir vécu en dehors de leur doctrine et comme malgré elle) étaient purement et pleinement corporelles ; la monnaie n’exerçait sur elles aucun contrôle. C’étaient des temps où l’on donnait beaucoup. Je suis obligé d’expliquer ; et c’est grave. Comprenez-vous combien c’est grave d’être obligé d’expliquer ça. On donnait abondamment aux uns et aux autres des pommes de terre, des haricots, des salades, des radis, de la farine, de la farine tant qu’on voulait ; il n’y avait qu’à demander et parfois même c’était le donneur qui disait : « Vous ne voulez pas de… n’importe quoi… tout. » Je ne mens pas. Demandez autour de vous, jeunes gens. Les arbres fruitiers, les pêchers, les abricotiers, les amandiers, les figuiers, les noyers, les pommiers étaient au plein des champs ouverts ; se servait qui voulait. J’ai mangé dans ma jeunesse mille fois plus de fruits et de meilleurs fruits que n’en mangent maintenant mes filles. J’étais le petit garçon d’un ouvrier cordonnier et d’une blanchisseuse et j’ai, moi maintenant tout en étant pauvre mille fois plus d’argent que mon père n’en avait. Et le plus beau est que tout le monde se servait avec discrétion. Ce serait un miracle si la chose arrivait de nos jours tant tout le monde aurait de hâte à profiter de l’aubaine. À cette époque, non ; la discrétion n’était même pas une qualité morale, c’était une qualité physique. Tout le monde avait assez de tout. Il n’y avait aucun intérêt à en prendre trop. Voilà ce que j’appelle donner. Oui, c’est bien cet extraordinaire qui s’est brusquement présenté devant vous, jeunes gens, quand j’ai dit le mot. C’est tout à fait ça. Vous voyez que l’abondance n’est pas un problème technique, que c’est exactement le contraire. Tout est une affaire de vrai et d’artificiel. L’abondance que vous recherchez, l’aisance que vous promettent vos mystiques politiques sont des aisances et des abondances artificielles ; celles que vous avez perdues étaient bonnement et simplement de vraies aisances et une vraie abondance matérielle. »

« Dans toutes les occasions le paysan travaille à vivre. […] On ne peut pas savoir quel est le vrai travail du paysan : si c’est labourer, semer, faucher, ou bien si c’est en même temps manger et boire des aliments frais, faire des enfants et respirer librement, car tout est intimement mélangé, et quand il fait une chose il complète l’autre. C’est tout du travail, et rien n’est du travail dans le sens social de travail. C’est sa vie. »

Lire le texte en entier ici : https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2015/11/24/jean-giono-lettre-aux-paysans-sur-la-pauvrete-et-la-paix/

Réseau Hortus – une oasis de biodiversité dans votre jardin

Il y a tant de mauvaises nouvelles ces derniers temps qu’il y a de quoi désespérer. C’est pourquoi nous sommes extrêmement heureux de vous partager cette initiative alsacienne pleine d’espoir et d’émerveillement : il s’agit d’Hymnenoptera, un jardin pédagogique situé en Alsace et animé par Sébastien Heim. Le but de ce jardin est de reconstituer autant de biodiversité que possible, que ce soit en terme de milieux, de végétaux et d’insectes. Prenez donc le temps de regarder attentivement cette vidéo pour vous rendre compte par vous-même.

Le fait est que Sébastien Heim, fort de ses connaissances entomologistes, expose une méthodologie solide et détaillée qui fait que chacun de nous qui possède un bout de jardin pourrait reconstituer une oasis de biodiversité au milieu des déserts pavillonnaires péri-urbains actuels. Mieux encore, chacun de nous peut diffuser ce film auprès de nos collectivités et de nos voisins pour diffuser cette méthodologie. Chaque terrain vague, chaque remblai, chaque bas-côté, chaque friche, chaque milieu humide est d’ores et déjà un refuge de biodiversité qui peut être optimisé, valorisé. C’est d’ailleurs la mission que s’est donnée le réseau Hortus auquel Heim appartient.

Au niveau des particuliers, un jardin de biodiversité Hortus est construit ainsi :
– découpage en trois zones, zone tampon (haies), hotspot (sauvage), production (potager)
– tonte sélective et différée
– installation d’abris pour la faune (tas de branchages, de pierres, troncs, hotels à insectes, nids, marres, etc…)

Cette philosophie repose sur trois piliers : utile, économique, esthétique. Utile car nous avons un besoin vital de biodiversité. Économique car moins d’entretien, moins de pétrole gaspillé, toute la matière est valorisée plutôt que d’encombrer les déchetteries et d’alourdir nos impôts locaux. Et enfin esthétique, car c’est l’émerveillement face à l’élégance aérienne d’une graminée dans la rosée du matin, les couleurs d’un tabac d’Espagne ou la danse du moro sphynx. On pourrait encore rajouter pédagogique, instructif, vivant. Pour plus d’explications, vous trouverez de nombreuses ressources utiles sur le site du réseau Hortus.


Dès maintenant, nous tous pouvons agir. D’abord en mettant en oeuvre son jardin, ensuite en faisant passer le message. Chacun de nous peut en parler à ses voisins, à ses amis, à sa mairie, à son école.

  • Photo d’illustration : une courtilière (grillon-taupe) à la ferme des Simples.


La mélisse de Moldavie, thé des Ouïghours

Dracocephalum moldavica, qu’elle s’appelle, notre copine du jour. Tête de dragon de Moldavie. Autant, on retrouve facilement la tête de dragon dans la fleur, autant la Moldavie est une fausse piste puisque cette plante merveilleuse nous vient du lointain pays des Ouïghours. Considérée comme une panacée*, cette labiacée asiatique exhale un parfum puissamment citronné. Traditionnellement utilisée comme médicinale pour traiter les maladies cardiovasculaires, elle fait l’objet de recherches scientifiques afin de ralentir la progression de la maladie d’Alzeihmer. Elle possèderait aussi des propriétés antiseptiques, digestives et anti-inflammatoires **. On pourra aussi l’utiliser avantageusement pour le traitement des migraines. Peu exigeante, elle s’intégrera avec bonheur à votre pharmacie du jardin où elle réjouira les insectes pollinisateurs.

En savourant son infusion, on aura une pensée solidaire pour le peuple ouïghour, héritier d’une civilisation deux fois millénaire et victime d’un ethnocide abject.

* Une panacée est une herbe médicinale considérée comme « bonne à tout faire »
** Les plantes contiennent des principes actifs et ne devraient être utilisées que sous la supervision de votre médecin traitant.

Joyeuse Saint Jean

La Ferme des Simples est heureuse de vous souhaiter une belle nuit de la Saint-Jean. Pour nous, cette fête est une date importante à plusieurs titres. La Saint-Jean, c’est évidemment la christianisation du solstice d’été, fêté dans tout le monde antique depuis la Cornouailles jusqu’à la lointaine Perse. C’est aussi le climax du cycle de vie de nombreuses plantes, à commencer par le millepertuis,

Enfin, la Saint-Jean, c’est aussi l’annonce des jours qui raccourcissent et des ténèbres à venir. Ce n’est pas l’auteur du Livre de l’Apocalypse qu’on fête ce jour là mais Jean le Baptiste, le cousin de Jésus qui l’aurait annoncé. Nos anciens étaient-ils dupes de ces petits arrangements avec l’Histoire ? Ce qui les préoccupait certainement davantage, c’était les récoltes et une bonne occasion de faire la fête.

Le 14 Juillet, c’est la Fête végétale à la Ferme des Simples

Vivre simplement et naturellement, c’est plus qu’un slogan, c’est notre mode de vie. Pour tous ceux qui cherchent à évoluer dans cette direction, nous mettons à votre disposition nos connaissances et notre expérience avec les plantes. Qu’il s’agisse de s’alimenter, de respirer, de se soigner, de se chauffer ou de s’amuser, la ressource est la même : vivre simplement et naturellement, c’est vivre avec les plantes. Venez vivre et partager notre petit monde vert durant trois jours. 

A l’ombre du tilleul

Le tilleul aime l’humidité et un climat tempéré. Autant dire qu’il est chez lui en Limousin. On le rencontre très fréquemment planté près des maisons, mais aussi en essence forestière. On raconte que sous un tilleul, l’atmosphère est plus fraiche et que l’on digère mieux. C’est vrai. Chez nous, notre tilleul nous sert de salle à manger. C’est un arbre où il fait bon respirer quand le soleil cogne. Son ombre est fraiche. Son bois tendre et facile à travailler était utilisé en ébénisterie. De piètre valeur pour le feu, il fait un excellent fourrage pour les bêtes… et les hommes. Tentez une salade de jeunes feuilles. Vous serez surpris par leur douceur qui rappelle opportunément que le tilleul est un cousin de la mauve. Est-ce à cause de ses propriétés calmantes qu’on rendait autrefois justice sous cet arbre ? Il existe une variété de tilleul à petites bractées et une autre avec des bractées plus grandes. On cueille ces dernières de préférences, lorsqu’une première fleur a éclot et que les abeilles font un tel tapage qu’on a l’impression d’avoir la tête dans une ruche. Il faut alors émonder bractée après bractée, ce qui demande une certaine dextérité si l’on veut être rapide. Alors que les mains sont occupées, on écoute le chant des oiseaux, ou bien on discute en bonne compagnie. Sous le tilleul. La boucle est bouclée.

Jean-François – Portrait de potes

Ses sabots lui donnent un air de clown débonnaire. Il l’est. Son regard tendre exprime la pudeur des gens d’ici. Et pourtant, c’est une star régionale. C’est notre Jean-François. Comme il vient faire une balade contée à La ferme des Simples dimanche prochain, j’ai profité de l’occasion pour lui tirer le portrait.
Qui est Jean-François Vignaud ? On peut dire de lui qu’il est professeur à l’Institut des Études Occitanes de Limoges et qu’il est un authentique paysan limousin labellisé AOC. Mais ça ne dit pas tout. Jean-François, c’est une mémoire locale, un gars élevé dans le jus, et même un émule de l’anthropologie paysanne initiée par Marcela Delpastre. Voilà qui pose son homme.
Alors que notre monde change à toute vitesse au point d’en ressentir parfois un gros vertige, il fait bon s’asseoir sur un banc écouter Jean-François, se remémorer d’où on vient et se souvenir d’où on va et de ce qu’on veut vivre. S’il y a une personne qui connait le Limousin et les limousins, c’est bien lui. Et le Limousin, c’est tout un monde.
Nous voilà à parler de variétés de pommes pour le couteau ou pour la garde, de techniques de greffage ou de taillanderie, des mérites comparés de la faux française et de son homologue autrichienne, des bonnes fontaines et du paganisme paysan, des rituels de bouquets de la Saint Jean, des sorciers et des guérisseurs, de l’évolution des paysages. Avec Jean-François, on se raconte tout ça, mille et une histoire du temps passé ou du temps qu’il fait, de ces petites histoires qui font ou ne font pas la grande, des histoires comme on s’en raconte entre limousins.
Tout ça pour dire que dimanche 14 juin, Jean-François nous fera l’honneur de venir parler des plantes et des limousins à la Ferme des Simples. Réservez vos places.

Le sureau – Portraits de plantes

Après avoir mis le nez dans une ombelle de sureau, vous n’oublierez jamais son parfum à la note fruitée. Sa floraison qui enchante nos haies et nos campagnes nourrit tout un monde d’insectes et ses baies font le festin des oiseaux. Comme le chêne ou le châtaignier, cette essence est à la base de toute une chaine trophique caractéristique de nos écosystèmes européens tempérés. Sa cueillette est un des grands moments de bonheur possible sur Terre. On nage alors dans les ombelles et le nectar et on se prendrait presque pour un bourdon. Le fort pouvoir aromatique du sureau permet de l’utiliser en limonade, vin transformé, sirops et gelées. Sous forme de tisane, c’est un anti-inflammatoire reconnu. Son bois creux le rend propice à la fabrication de flutes, de boufadous, et aussi des perchoirs pour le poulailler. Traditionnellement, c’est l’arbre des fées… et des sorciers. Cette versatilité vient du fait qu’on peut le confondre avec le hyèbe, cette herbe de mauvaise compagnie et que son feuillage est toxique pour les hommes comme pour les bêtes. C’est pourquoi on doit soigneusement émonder les fleurs avant de les travailler. Mais il nous donne déjà tant qu’on lui pardonne bien volontiers.